dans le cadre des AEM de Marseille-Provence2013

Véronique Baton : Vanessa, tu es en résidence à Marseille chez le Joaillier Frojo depuis janvier 2012. C’est ta première expérience de résidence en entreprise ?

Vanessa Santullo : Oui, en quelque sorte, mais j’ai déjà réalisé en 2005 un film sur un entrepreneur en Guinée dans lequel j’observais la relation entre les travailleurs locaux et les expatriés (L’instant et l’éternité). En fait, j’ai toujours été attirée par ce milieu qui est un monde en soi avec ses règles, ses codes, ses comportements et qui semble, a priori, si éloigné de l’univers des artistes…

VB : Comment s’est défini ton projet et comment as-tu envisagé ta place d’artiste au sein de l’entreprise ?

VS : D’entrée de jeu, j’ai souhaité avancer intuitivement, être au rythme et à l’écoute des pulsations de la maison, m’imprégner de ses méthodes et de son organisation. Quelques séances de travail au cours desquelles Richard Frojo m’a raconté l’histoire de son entreprise ont été nécessaires pour définir un sujet de départ. J’ai ensuite proposé un projet en trois temps, une sorte de trame de fond à laquelle je ne sentais aucune obligation de me conformer. Mon projet, c’était aussi la possibilité de changer de cap, d’explorer autre chose, en fonction des circonstances…

VB : Justement, le sens et le contenu de ton projet se sont-ils sensiblement modifiés au fil des mois ?

VS : Il y a eu un glissement d’une idée vers une autre dès les premiers temps. J’étais partie avec une série de questionnements sur la séduction et l’image de la femme, le bijou et sa symbolique, à la fois comme parure, comme attribut et comme « valeur patrimoniale » qui se transmet d’une génération à une autre. Je réfléchissais aussi autour des questions de filiation et de transmission des savoir-faire.

Je me suis vite aperçue que certains archétypes avaient évolué et que l’usage du bijou s’était déplacé pour une large part. À peu près au même moment, j’ai filmé Farida, une des femmes de ménage de l’entreprise, qui m’a parlé de sa vie et de ses engagements. Sa parole spontanée a agi en moi comme un déclic. J’ai alors choisi de décaler mon point de vue et de porter mon attention sur la femme, ses conditions de travail et de vie dans l’entreprise.

VB : Dans le contexte précis d’une entreprise qui s’adresse essentiellement aux femmes, fait travailler en majorité des femmes et place la « femme » au centre de son action…

VS : La Joaillerie Frojo est en effet un véritable réservoir à récits autour de la femme, de son image, de ses valeurs, de sa vie tout simplement. Pour une artiste photographe et vidéaste comme moi dont le travail procède au départ d’une approche documentaire, c’est un lieu d’observation et de création idéal.

VB : L’importance donnée à la « coexistence humaine » est fondatrice de ton projet et de ta démarche artistique en général ?

VS : Oui, cette « matière humaine » rencontrée chez Frojo m’a intéressée et fascinée en même temps par sa diversité et sa richesse. Je l’ai reçue comme un cadeau de la part des salariés. Dans cette histoire, c’est autant le rapport aux autres et les différents degrés de sociabilité que les histoires individuelles qui m’importaient : la petite histoire, la singularité et l’intimité comme moyen d’aborder le monde et d’impliquer les autres. Je suis allée à la rencontre des employés, j’ai passé beaucoup de temps avec eux, je les ai questionnés et écoutés, avant même de les photographier ou de les filmer. Certains ont eu la parole facile, d’autres ont été moins réceptifs, d’autres encore sont venus spontanément vers moi, notamment ceux qui restent habituellement dans les coulisses.

VB : As-tu utilisé d’autres ressources de l’entreprise ?

VS : Pour m’immiscer le plus possible dans l’histoire de la société, j’ai demandé à pouvoir consulter les archives. Malheureusement il reste peu de choses. C’est essentiellement la parole des employés qui m’a permis de remonter cette histoire qui raconte aussi celle de Marseille à travers les déménagements successifs de la boutique. Celle-ci a suivi pas à pas les mouvements de la bourgeoisie marseillaise, de la rue d’Aix à la rue Grignan aujourd’hui, en passant par la Canebière et Saint Ferréol.

VB : Quelles ont été les différentes étapes de ta résidence chez Frojo ? Comment s’est opéré le processus de création ?

VS : La résidence a débuté par une semaine d’immersion totale dans les bureaux et à la boutique où je faisais les mêmes horaires que les employés. L’objectif était de présenter mon projet et de faire connaissance avec chaque salarié. Une seconde étape de huit mois, mais cette fois-ci avec des rythmes de travail variables, a consisté à réaliser sur place des instantanés photographiques, des captations vidéo et des enregistrements sonores. Elle a précédé la phase dite de postproduction dans laquelle je me trouve actuellement. C’est un temps effectué plutôt à l’écart de l’entreprise et durant lequel je visionne et analyse avec une monteuse la matière recueillie en vue d’une installation vidéo.

VB : As-tu senti des interrogations de la part des salariés sur ta présence ?

VS : Pas tant que cela. C’est un milieu un peu ouvert à la création et ils se sont vite faits à ma présence. Je pense que leurs interrogations ont porté principalement sur la destination de ce projet. A quoi ça sert ? Ça les a rendus sans doute perplexes. Mais justement ce qui est intéressant dans un projet comme celui-là c’est la nature non maîtrisée du processus et le fait qu’on ne comprenne pas tout de suite la finalité d’une telle expérience.

VB : Peux-tu évoquer la dernière étape de cette résidence ?

VS : Ce sera une exposition du travail réalisé avec des photographies et probablement un film. Tout cela reste encore à définir. C’est aussi un moment que j’ai envie de partager avec les employés, en tout cas, de faire en sorte qu’ils puissent suivre le processus créatif jusqu’à son aboutissement et découvrir en avant-première le résultat final.

VB : Quel regard portes-tu sur cette expérience ?

VS : C’est tout d’abord une expérience précieuse parce qu’elle place l’artiste dans un système de production concret en lui donnant la possibilité de réaliser des œuvres. C’est une position très confortable pour travailler. Être à la fois intégrée dans une famille et en même temps pouvoir évoluer et intervenir avec toute la liberté de l’artiste. C’était aussi un moment fort sur le plan humain, propice à la compréhension de ce qu’est l’autre, de ce que fait l’autre. On a souvent tendance à vouloir opposer le monde de l’art et celui de l’entreprise qu’on ne cherche plus à percevoir les passerelles qui peuvent exister entre ces deux univers.

VB : Cette résidence a-t-elle une influence sur le projet de court-métrage « Les deux tableaux »* que tu mènes en parallèle et dont le tournage débutera très prochainement à Marseille ?

VS : Il n’existe pas a priori de relation linéaire de l’un à l’autre. Ce sont deux projets bien distincts, mais ils entrent naturellement en résonance : d’un côté une fiction sur une jeune femme et de l’autre, une immersion dans un univers à dominante féminine, d’un côté la fragilité d’une rencontre amoureuse et de l’autre une série de portraits de femmes qui travaillent, s’affirment et se réalisent dans le monde réel de l’entreprise. Ces destins de femmes rencontrés chez Frojo vont sans doute contribuer à imprégner le personnage du film, à lui donner plus de densité.

* « Les deux tableaux » dont le titre définitif de l’oeuvre est A pas de loup

Véronique Baton est historienne de l’art et commissaire d’exposition indépendant pour différentes institutions dont le Domaine départemental du Château d’Avignon (en 2011). – Successivement Conservateur à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à la Collection Lambert du Musée d’art contemporain à Avignon, Directrice du MIAM, Musée international des arts modestes à Sète.